Le débat sur la pénalisation des clients relancé à l’international
Par Dominique Amar
La prostitution est un marché mondial estimé à plus de 350 milliards de dollars annuels. Quelle est a part de responsabilité du “client”?

La question de la pénalisation des clients de la prostitution se pose avec une acuité nouvelle dans plusieurs pays, mettant en avant des enjeux éthiques, juridiques et sociétaux. Deux actualités récentes en Europe témoignent de la diversité des approches. Dans la première, le journal Le Monde rapporte dans son édition du 25 juillet 2024 que la Cour Européenne des Droits de l’Homme avait été saisie par des travailleurs et travailleuses du sexe, qui dénonçaient l’impact de la Loi du 13 avril 2016 sur leur activité. Le texte sanctionnait les clients ayant eu recours à la prostitution, d’une amende pouvant aller jusqu’à 3750€ en cas de récidive. Pour réponse, la CEDH avait simplement estimé que la Loi ne violait pas la Convention Européenne, tout en reconnaissant les risques liés à l’exercice de la prostitution. Autre pays, autre approche en Italie. Le quotidien Il Mattino rapporte dans son édition du 16 août 2024, que deux jours après l’appel d’un prêtre local dénonçant la présence de prostituées dans le quartier, la municipalité de Giugliano près de Naples a rédigé une ordonnance sanctionnant les clients de 500€ d’amende.
Ces deux exemples mettent en lumière les différentes options politiques : pénaliser les clients et les proxénètes (modèle nordique initié par la Suède dès 1999 et adopté par de plus en plus de pays), dépénaliser totalement l’activité de prostitution (Allemagne, Pays-Bas, Nouvelle-Zélande), ou favoriser l’accompagnement des personnes souhaitant sortir de la prostitution. La pénalisation du client part du principe que la prostitution est une violence faite aux personnes en situation de prostitution (85% de femmes selon l’ONU). L’objectif serait donc de réduire la demande.
Un marché mondial porté par la demande
La prostitution est un marché mondial estimé à plus de 350 milliards de dollars annuels par l’économiste Siddarth Kara. Un chiffre favorisé par la globalisation et la pauvreté, les personnes prostituées venant majoritairement des pays pauvres vers les pays riches. Ainsi, plus de 80% des prostituées dans les pays occidentaux sont étrangères. Internet joue aussi un rôle clé, en facilitant le recrutement des victimes, l’organisation du trafic par les réseaux et l’accès des clients.
Malgré ces chiffres alarmants, le moteur central du système prostitutionnel reste la demande des clients, sans laquelle ce marché ne pourrait perdurer. Longtemps resté dans l’ombre, le client est pourtant un acteur clé. Comprendre qui sont ces hommes qui achètent des actes sexuels et ce qui les motive est essentiel pour appréhender ce phénomène dans sa globalité. Contrairement aux idées reçues, il n’y a pas de profil type mais une grande diversité de situations.
Des études qui objectivent une clientèle hétérogène aux motivations multiples
Selon une étude de l’ONG ‘’Demand Abolition” menée auprès de 1400 hommes, seuls 6,2% disent avoir acheté des services sexuels dans l’année, mais ces clients se répartissent dans toutes les tranches d’âge et catégories socioprofessionnelles. « Les traits démographiques sont de mauvais prédicteurs de l’achat de sexe. La race et l’orientation sexuelle n’ont presque aucun pouvoir de profilage,” souligne l’étude.
Cette diversité transparaît également dans les dossiers judiciaires, comme le montre le cas des 11 hommes de 25 à 65 ans exerçant des professions variées, poursuivis en avril 2024 pour recours à une mineure prostituée de 14 ans à Valenciennes (Le Monde du 26 avril 2024), ou le cas du procès Mazan où “ils sont un peu tout le monde. Tous accusés de viol” (La Provence le 11/09/24 à 18:55 – Mis à jour le 12/09/24 à 11:54).
Si les clients occasionnels sont majoritaires, il existe un noyau dur d’ »acheteurs à haute fréquence » qui pèse lourd : environ 25% des clients réguliers concentrent 75% des transactions selon “Demand Abolition”. Certains développent une addiction ou une dépendance allant jusqu’à une emprise psychologique complexe. Ainsi au Canada, Robert X, 77 ans, a porté en justice une escorte girl à qui il a prêté 20 000 dollars pour l’aider à sortir de la prostitution ( journal numérique “La Presse” du 21 novembre 2023).
Leur relation, initialement de type « client-escorte », avait évolué vers une forme d’ »amitié » incluant des rapports sexuels tarifés. Robert réclamait que la dette soit remboursée, y compris « en nature » selon les termes d’un contrat aux clauses scabreuses. Cet exemple révèle comment les relations prostitutionnelles peuvent s’inscrire dans un continuum de contrôle et d’emprise psychologique, proche parfois des dynamiques de violences conjugales.
« C’est comme si elle n’avait pas le droit de se sortir de cette relation », commente une porte-parole de la CLES (Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle) citée dans le même article. Les motivations invoquées par les clients sont diverses et pas seulement sexuelles : recherche de facilité et d’absence d’implication émotionnelle, solitude, besoin d’intimité, pression du groupe…
Pour d’autres, le recours tarifé s’inscrit dans un rapport consumériste à la sexualité. Ainsi, au procès de Valenciennes, un des prévenus a expliqué avoir contacté Louise, 14 ans, « par curiosité » et un autre pour « pimenter sa vie sexuelle » (Le Monde, 26/04/2024).
Ces justifications dénotent souvent une vision réifiante des personnes prostituées, sans prise en compte de leur vulnérabilité ni des violences subies. Beaucoup de clients ignorent tout de cette réalité du proxénétisme, de la traite et du recours à la brutalité physique sur les prostituées, pratiqué par plus de 90% des acheteurs assidus et favorisé par l’essor du web selon Demand Abolition.
L’étude souligne aussi qu’environ 20% des hommes qui n’ont jamais acheté de sexe pourraient l’envisager si les circonstances s’y prêtaient. À l’inverse, ceux qui s’abstiennent mettent en avant le besoin de relations stables, dignes et réciproques. L’estime de soi et la peur d’être découvert sont aussi des freins.
Enfin, une étude menée en Suède en 2019 montre que la proportion d’hommes déclarant avoir eu recours à des services sexuels tarifés a diminué, passant de 12,7% en 1996 (avant l’entrée en vigueur de la loi pénalisant les clients) à 7,5% en 2014.
Cette évolution s’observe aussi dans plusieurs pays ayant adopté des législations similaires, comme la Norvège ou la France, qui ont fait le choix de pénaliser les clients tout en proposant des parcours de sortie aux personnes prostituées. Les tatistiques semblent confirmer un impact positif de ces politiques. Ainsi en Norvège, depuis l’adoption de la loi en 1999, les cas de traite ont baissé de 45% entre 2008 et 2014 et en Suède, la prostitution de rue à Stockholm a diminué de 90%.
Ces chiffres semblent indiquer qu’une approche de responsabilisation du client, avec un accompagnement des personnes souhaitant quitter ce milieu peut avoir une influence sur l’ampleur du phénomène. Si pour les pouvoirs publics, la pénalisation du client est une vraie piste, d’autres facteurs socio-économiques, culturels et psychologiques doivent être pris en compte pour mieux répondre à la complexité des crimes, délits et préjudices sociaux engendrés par la prostitution.

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